Cour constitutionnelle du Gabon : l’installation éclair des neuf sages et le parfum persistant de la transition

La Cour constitutionnelle du Gabon a refait surface sur le devant de la scène nationale avec une célérité qui n’a laissé personne indifférent. En l’espace de deux jours à peine, le pays est passé d’une juridiction constitutionnelle de transition à une Cour officiellement réinstallée dans le cadre constitutionnel classique. Neuf juges désignés, un président élu à l’unanimité, une communication institutionnelle maîtrisée. Tout est allé vite. Peut-être trop vite pour une institution censée incarner la solennité, la prudence et l’indépendance absolue du droit.

Cette séquence, présentée comme l’aboutissement du retour à l’ordre constitutionnel, soulève pourtant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Car derrière la façade juridique et les formules rassurantes, la Cour constitutionnelle reste l’une des institutions les plus sensibles et les plus contestées du paysage politique gabonais.

Une Cour réinstallée sans débat public

L’annonce officielle de la nouvelle composition de la Cour constitutionnelle a été faite sans mise en scène excessive, mais avec un message clair : la transition est juridiquement close. Les neuf juges ont été nommés conformément aux dispositions constitutionnelles, dans un équilibre censé refléter la séparation des pouvoirs. Président de la République, Parlement et Conseil supérieur de la magistrature ont chacun joué leur partition.

Mais cette installation express a laissé un goût d’inachevé. Aucun débat public, aucune explication détaillée sur les critères de choix des juges, aucun effort de pédagogie institutionnelle pour une population pourtant marquée par des décennies de décisions constitutionnelles controversées. Comme si la normalisation juridique devait se faire dans le silence, loin des regards, loin des interrogations citoyennes.

Dans un pays où la Cour constitutionnelle a longtemps été perçue comme un instrument au service du pouvoir en place, cette absence de débat nourrit la suspicion plutôt que la confiance.

Le retour des visages connus sous l’étiquette du renouveau

Officiellement, la Cour constitutionnelle entre dans une nouvelle ère. Officieusement, la continuité saute aux yeux. Plusieurs des nouveaux juges sont des figures bien connues de l’appareil judiciaire et institutionnel, déjà présentes ou influentes durant la période de transition.

Ce choix est assumé par les autorités comme un gage de stabilité et d’expérience. Pourtant, dans les cercles politiques et universitaires, une autre lecture s’impose : celle d’un recyclage institutionnel. Peut-on prétendre tourner la page de la transition en confiant la juridiction suprême à des acteurs qui en ont été les arbitres les plus décisifs ?

La Cour constitutionnelle n’est pas une institution anodine. Elle valide les élections, tranche les conflits entre pouvoirs, interprète la Constitution. Elle peut, à elle seule, légitimer ou fragiliser un régime. Sa crédibilité repose donc autant sur la compétence juridique de ses membres que sur la perception de leur indépendance.

L’élection de Dieudonné Aba’a Owono à la présidence de la Cour constitutionnelle cristallise à elle seule toutes les interrogations. Ancien président de la Cour constitutionnelle de transition, il est reconduit à la tête de l’institution pour un mandat de huit ans, à l’issue d’un vote unanime des neuf juges.

Sur le plan juridique, rien d’irrégulier. Sur le plan politique, le signal est lourd. Cette unanimité, loin d’être un simple détail, interroge sur la diversité des sensibilités juridiques au sein de la Cour. Dans une juridiction où la délibération et le doute devraient être des vertus, l’absence totale de dissension publique intrigue.

Pour une partie de l’opinion, cette reconduction ressemble à un verrouillage institutionnel. Pour d’autres, elle incarne la volonté de sécuriser un système encore fragile. Dans tous les cas, Aba’a Owono devient désormais l’un des hommes les plus puissants du dispositif institutionnel gabonais, avec un pouvoir d’influence considérable sur les prochaines années politiques.

La nouvelle Cour constitutionnelle hérite d’un passé récent lourd. Elle a validé la Charte de la transition, encadré le processus électoral, proclamé les résultats de la présidentielle d’avril 2025, consacrant une victoire écrasante du président Brice Clotaire Oligui Nguema. Elle a également confirmé les résultats des élections législatives, donnant une majorité écrasante à l’Union Démocratique des Bâtisseurs.

À chaque étape, la Cour a été le dernier rempart juridique, celui dont la décision met fin à toute contestation. Mais à force de validations successives, une image s’est installée : celle d’une juridiction constitutionnelle qui accompagne le pouvoir plus qu’elle ne le contrôle.

Cette perception, juste ou non, pèse aujourd’hui comme une hypothèque sur la crédibilité de la Cour post-transition.

Le contentieux électoral comme révélateur des tensions.

Les derniers mois ont montré l’ampleur de la pression qui s’exerce sur la Cour constitutionnelle. Des dizaines de recours préélectoraux ont été déposés, contestant rejets de candidatures, listes électorales et décisions administratives. Plusieurs dossiers ont été déclarés irrecevables, parfois sans que le fond ne soit véritablement examiné.

Pour les acteurs politiques recalés, la Cour est devenue un mur. Pour ses défenseurs, elle n’a fait qu’appliquer strictement la loi. Ce débat n’est pas anodin : il touche au cœur de la démocratie représentative. Qui a le droit de concourir ? Qui décide des règles du jeu électoral ? Et surtout, qui contrôle le contrôleur ?

La nouvelle Cour devra gérer ces tensions dans un contexte où chaque décision est immédiatement politisée.

La question de l’indépendance de la Cour constitutionnelle n’est pas nouvelle au Gabon. Elle traverse les régimes, les constitutions et les crises politiques. Mais dans le contexte post-transition, elle devient centrale. La population attend des institutions qu’elles rompent avec les pratiques du passé.

La Cour constitutionnelle est aujourd’hui face à une équation délicate : rassurer le pouvoir sans se soumettre, rassurer l’opposition sans céder, rassurer les citoyens sans se réfugier dans le silence juridique. Son autorité future dépendra moins de ses textes que de ses décisions concrètes.

Dans les mois à venir, chaque loi sensible, chaque décret contesté, chaque contentieux électoral sera un test. La Cour ne pourra plus se contenter de la légalité formelle. Elle devra convaincre qu’elle est devenue ce qu’elle prétend être : le véritable gardien de la Constitution.

À l’heure où le Gabon affirme être entré dans une nouvelle ère institutionnelle, une certitude demeure : la Cour constitutionnelle est désormais attendue au tournant. Et cette fois, ni la transition ni l’urgence politique ne pourront servir d’excuse.

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