
Dans beaucoup de localités gabonaises, la route n’est pas un acquis. Elle est une attente, parfois une promesse ancienne, parfois un souvenir. Quitter Mayumba pour Tchibanga, rejoindre Makokou depuis certains villages de l’Ivindo, rallier Koulamoutou en saison des pluies : ce sont des trajets qui ne se mesurent pas seulement en kilomètres, mais en fatigue, en risques et en renoncements.
Dans le Woleu-Ntem, certains villages vivent encore au rythme des saisons parce que la route décide de tout. Quand elle est praticable, les produits sortent : manioc, banane, arachide, cacao. Quand elle se dégrade, l’économie locale se replie. Les commerçants n’entrent plus, les prix flambent, et les familles consomment ce qu’elles produisent sans pouvoir vendre. La route devient alors un filtre social : ceux qui peuvent partir partent, les autres restent.
À l’Ogooué-Maritime, hors de Port-Gentil, l’enclavement a une autre forme. L’eau remplace le goudron. Les pirogues sont des taxis, des ambulances, des camions. Mais quand le moteur tombe en panne ou que le carburant manque, l’isolement est total. Un accouchement difficile, une urgence médicale, une évacuation scolaire deviennent des épreuves collectives. Le village s’organise, cotise, improvise.
Dans le Haut-Ogooué, la présence minière a créé des contrastes. Certaines routes sont entretenues parce qu’elles servent l’industrie, pendant que d’autres, à quelques kilomètres, restent impraticables. Les populations observent, comparent, questionnent. Pourquoi ici et pas là ? Pourquoi le camion de minerai passe quand le car de transport scolaire s’enlise ?
Se déplacer au Gabon, ce n’est pas seulement aller d’un point A à un point B. C’est choisir entre sécurité et nécessité, entre rester et tenter. Les jeunes qui quittent les villages ne fuient pas toujours la terre : ils fuient l’isolement. Une route, ce n’est pas qu’un axe économique, c’est une ligne de dignité.
Dans certaines zones du Moyen-Ogooué, des initiatives locales tentent de pallier l’absence de l’État. Les populations réparent elles-mêmes des tronçons, organisent des tours de rôle, collectent de quoi acheter du gravier. Mais ces efforts ont leurs limites. À long terme, l’usure gagne, et la fatigue aussi.
Le Gabon se pense souvent depuis ses villes. Pourtant, c’est dans ses routes secondaires, ses pistes oubliées, que se joue une partie essentielle de l’égalité territoriale. Tant que se déplacer restera une épreuve pour une partie du pays, le sentiment d’abandon continuera de nourrir la fracture silencieuse entre le centre et les périphéries.


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